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dimanche 9 août 2009

Et Dieu créa le verbe


Dans le grand Tout, Dieu s'ennuyait ferme, et ses anges avec.
Contempler les étoiles par le petit bout de la lorgnette finit par être fastidieux.
Passer des soirées entières à s'exclamer:
« oh! la belle blanche »
« tiens, je n'avais pas remarqué celle-ci, légèrement rosée »
« Moi, je préfère le bleuté, mais, bien sûr, les goûts et les couleurs… »
« assez réussi cet effet de brume, on dit flou artistique, je crois »

Quant à la musique céleste, n'abordons pas le sujet, Dieu pourrait se vexer: quelques chuchotis, des tintements, de rares sons célestement clairs, même les anges s'en lassent.
Dieu feignait de ne rien voir.
Les plumes des Anges ternissaient d'ennui, commençaient à se détacher de leurs ailes.
Lucifer se frottait les mains dans son antre:
- A ce train là, tous ces aériens ne feront pas long feu !
Alors Dieu, grand responsable du Tout, retroussa ses manches et se mit au travail.
Il ouvrit grand la porte de son Imaginaire et Il créa, créa, créa….
Quand il eut fini, une question se posa. Où déposer toutes ces créatures?
 Dieu s'étant laissé déborder d'enthousiasme, le ciel grouillait d'une multitude de choses et les Anges se prenaient régulièrement les ailes dedans.
Notre Grand Responsable repéra une petite boule très insignifiante qui roulait sa bosse autour du soleil en toute discrétion. Dieu pensa:
« Superbe décharge à ciel ouvert! » et il y déposa tout le fatras qu'il avait bricolé.
Il se frotta les mains et admira son œuvre. Ça grouillait, s'agitait, bref, ça vivait.

Après 7 jours à bosser sans discontinuer, Dieu s'aperçut qu'il avait les mains sales, couvertes de glaise. Son Aura ternissait sous la couche de poussière.
Un brin de toilette plus tard, Il héla les Anges (une création a besoin d'admirateurs pour exister, sinon..).
Grandiose, Il annonça:
- Venez voir ce que j'ai créé, une vraie révolution culturelle! J'ai commencé par… ensuite j'ai pensé à…maintenant, vous pourrez voir…
Enfer et damnation !
Oui, vous avez bien entendu, Dieu jura et resta coi.
C'était le premier grand COUAC de l'univers.
Si Dieu en avait créé des tonnes, dans l'infiniment grand, dans l'infiniment petit,et, pour s'y retrouver dans ce grand bazar terrestre, il avait besoin de mots.
Dieu, sage entre les sages ferma son Auguste bouche.
Pour désigner la terre, il s'en sortit par un ample et majestueux mouvement de sa main droite.
Les Anges applaudirent poliment.
Le spectacle étant divertissant et renouvelé sans cesse, tout le monde oublia l'incident.
Le temps passa.

Sur terre, c'était un tintamarre de crrr, de grrrr, de plop-plops, de glouglous, de cuicuis, et j'en passe. La gent terrestre inventait sans cesse de quoi vous casser les oreilles.
Les Anges, eux ne savaient plus causer qu'en termes de « choses », « bidules », « trucs » « machins » pour désigner créatures et choses nouvelles.
Sur la terre, les bestioles jasaient, les Anges manquent un peu d'imagination, pensait-on.
Ils ne connaissaient même pas les vertus du « schtroumf » solution des situations langagières désespérées.
Le pire arriva:
Quand ils pouvaient pas se faire comprendre, les Anges trépignaient, tempêtaient, se traitaient de noms d'oiseaux (pourtant ils ne connaissaient pas la fin de cette histoire) Ils s'étaient mis à montrer les "choses"du doigt, comme des pas polis.
La cacophonie gagnait les cieux et tout ça, par la faute de cette "chose" ronde qui s'était même relookée en bleu, et qui tournait, tournait sans jamais s'arrêter, dévoilant malicieusement à chacun de ses passages des créatures que même Dieu ne se souvenait plus avoir modelées.
Il se maudissait maintenant d'avoir cédé à son délire.
Tout ça par pêché d'orgueil, juste pour prouver à Belzébuth qu'il était assurément plus doué que lui, qu'il n'y avait qu'un seul Créateur dans le grand Tout, et que c'était Lui, Dieu.
L'autre, l'enfer-mé était tout juste bon à faire griller des merguez, et encore, quand elles n'étaient pas calcinées! A force de vouloir flamber aux yeux des angelotes, le feu avait gagné tout le terrain et tout le monde savait que tout ce qui y pénétrait y brûlait éternellement.
Les angelotes ne risquaient pas d'aller y roussir leurs ailes!

Mais, revenons à nos moutons- je veux dire à nos bêêê bêêê-
Dieu, dépassé par les évènements, décida de s'octroyer un jour de repos  (pour récupérer qu'il annonça)
C'était en fait pour que les Anges arrêtent de se battre des ailes et y laissent des plumes: des anges déplumés, c'est pas terrible pour l'image de marque du Tout.
Son observatoire lui avait signalé que des bruits terrestres circulaient « travailler plus , oui mais pour gagner quoi? »
Et si la rumeur gagnait le ciel,vous imaginez?
Les Anges, se penchèrent sur leurs pupitres, s'organisèrent en commissions et sous-commissions, dépêchèrent des missions sur le terrain. Débats plutôt houleux, dit-on mais à part de sérieuses migraines sous les auréoles, nos anges n'arrivèrent à aucun résultat.

Satan se rengorgeait:
« grilleur de merguez qu'il a dit l'Autre, rira bien qui rira le dernier.

Heureusement, Saint-Pierre - qui détient la clé de Tout, y compris des problèmes épineux- se décida à intervenir
« Une chose après l'autre S.V.P. Sérions, classons, nommons »

Toi, lecteur tu penses « Bof!, facile », évidemment maintenant que tout est réglé…quoique… Mais laissons travailler ceux qui travaillent.

Les anges, guidés par Saint-Pierre décidèrent d'un commun accord de commencer par ce qui vole et porte plumes. Ça, on connaît, pensaient-ils.
Trouver un nom, trouver un nom…..Nos Anges cogitèrent dur:
- Nous avons chacun un nom, celui que nous portons depuis la Création
- Pas si simple, il y en a qui en ont plusieurs, regarde sur Twiter ou Facebook
- tu parles de noms propres?
- Oh, commence pas à m'insulter!
- Finies les querelles, sinon on n'y arrivera jamais, intervint Saint-Pierre
- Si nous cherchons un nom pour chacun d'ici-bas, on ne s'en sortira jamais.
Vous avez oublié un détail, Dieu ne se sentant plus d'enthousiasme avait décrété attendri en contemplant son œuvre « Croissez et multipliez ». Ils ont suivi la consigne plutôt deux fois qu'une. Regardez donc en bas, vous constaterez les dégâts.(réflexion pertinente d'un Ange en rébellion)
-Reprenons! dit Saint-Pierre à nouveau.
Pour les noms propres, on laisse tomber. Que chacun se débrouille. Occupons-nous de l'essentiel de notre mission.
Classons et nommons, non de nom!
Pour dépasser cette situation, je vous propose d'en revenir à nos trucs en plumes.
Et jugeant qu'il ne faut point trop abuser du jeu démocratique, Saint-pierre désigna un Ange qui discutait sûrement de bien d'autres choses avec son voisin:
- Vous, oui, vous là-bas, dessinez 6 signes, au hasard (pas 7, cela eût fait de l'ombre à Dieu)
L'Ange s'exécuta; Il arracha une superbe rémige de son aile et traça sur le sable céleste ronds, bâtons, ondulations, toutes formes observées sur la terre,

O I S E A U

Émerveillement général.

Saint-Pierre, fier de son triomphe lâcha inconsidérément
- Magnifique! Nous dirons maintenant:
OISEAU, bête à plumes, vivant dans la nature, fragile, créateur de musiques mieux que célestes, pratiquant le vol libre, capable de franchir terres, mers et océans sans pétrole

Les têtes des anges se décomposaient sous ses yeux
Une petite voix s'éleva pour protester:
- J'ai bien observé au cours de ma mission. Il y en a des gros, des petits, des qui sifflent, des qui jacassent, d'autres qui cancanent…., des noirs et blancs, des en couleurs
- et ceux qui volent pas, qui nagent ou qui courent?
Et un dernier petit malin d'en rajouter:
- vous oubliez le petit oiseau dont certains sont si fiers…

Alors, on ouït un grand « PLAF ».
D'une baffe bien assénée, Dieu cloua le bec de ce dernier empêcheur de roucouler en rond et déclara:
- Suffit pour aujourd'hui!
Sinon, je vous colle à la rédaction du dictionnaire.
J'ai faim, qu'on m'apporte une pizza et une bière bien fraîche et que ça saute nom de D. !

Alors, de cette maudite boule bleue, tout à la pointe d'une botte, une voix timide s'éleva
- D'accord, Monsieur Dieu, on fait fissa fissa. Mais de quelle pizza parlez-vous donc?
Le cuisinier se lança dans la lecture de toutes ses recettes de cuisine. Partant des Angéliques mots, les hommes qui débordent d'imagination avaient découvert une infinité de combinaisons possibles à partir des ingrédients terrestres
- pouvez-vous la nommer, s'il vous plaît? Ce sera beaucoup plus rapide et ça rendra bien service à mes clients

- Aaaaahh hurla Dieu, faites le taire!

A compter de ce jour, Dieu tourna résolument le dos à la terre et la laissa tomber pour se consacrer au grand Tout, l'ennui est parfois préférable aux emmer……
Vous connaissez la suite, ouragans, cyclones, guerres, atomes en fission, pollution, peuples oubliés, racisme …j’en passe et des meilleures…ah, j'allais oublier, la bourse!

Les anges s'acquittèrent docilement de leur tâche, la menèrent au bout ce qui nous permet d'en causer aujourd'hui. Il subsiste encore quelques imperfections puisque sous les mêmes mots nous ne mettons pas tout à fait les mêmes choses. On fait avec.

Petite précision:
Et Dieu créa le verbe?
Évidemment! il s'attribua le mérite de ce qui ne fonctionne pas si mal. Sinon, à quoi servirait un chef?

Quant à Lucifer, (vous aurez remarqué qu'il ne s'embarrasse pas d'un seul nom, lui), il jubile et continue à marquer des points

22/07/2008

L’homme aux semelles de vent



Clara et Llois sont deux, depuis bien longtemps. Deux contraires assemblés, elle de terre, lui de soleil.Les enfants, en grandissant, ont suivi le travail jusqu’aux villes qui ne savent ni l’air ni les couleurs d’ici. La vie coule tranquille dans cette maisonnette en bordure de village.

Clara pousse les volets tôt matin, le moment le plus savoureux de la journée, dit-elle. L’heure au parfum
de rosée sur terre fraîche avant que la chaleur n’éveille les senteurs fortes de garrigue et de résine.Elle s’accoude sur le rebord de la fenêtre laissant couler en désordre matin ses cheveux qui se jouent de la fluidité de la brise, flottant autour d’un visage encore frais aux joues tendrement rondes et dorées du grand air.Narines déployées à l’air qui court la campagne, elle caresse à la dérive de ses yeux de noisette chaude les grands chênes de la suberaie*. Les troncs au liège fraîchement levé déchirent de longues verticales sang le flanc de la montagne.

Un reste de neige sur le Canigou découpe à vif le ciel bleu tramontane, le bleu d’été flamboyant et brûlant des yeux de Llois.

Elle se souvient… de ce bleu d’il y a 30 ans, toujours
ouvert au tendre de ce visage taillé à la serpe des ans…de sa silhouette dégingandée, cette démarche ample et souple de grand fauve effleurant à peine le sol. Lui avait remarqué les yeux aux éclats d’automne, les cheveux feu et les gouttes de soleil semées sur son visage « comme si tu regardais le soleil à travers une passoire ! » la taquinait-il.Elle était sans cesse en mouvement, virevoltant, passant d’un bout à l’autre de la maison, insaisissable passereau.
30 ans s’installaient dans un ronronnement sans accrocs avec juste quelques pichenettes pour donner sel et poivre à la vie qui déroulait son cocon d’habitudes.
Deux bols de café noir fument, leur parfum envahit toute la cuisine.Conformément au rituel matinal, Llois sourit malicieux : « cesse de t’agiter et pose-toi là ».Il lâche 4 pierres de sucre dans son café, Clara s’indigne.Il taille 2 larges tartines et un morceau de fromage de brebis, déjeune en silence et avale le café tiédi. Il se lève. La terre du jardin doit encore coller des pluies de la veille. Ce jardin, sa fierté, sa passion, il le cultive pieds nus pour mieux en goûter la terre. Chaque geste est attention d’amour.Quand personne ne traîne dans les parages, il parle à ses légumes, demande à limaces, escargots et autres empêcheurs de pousser en paix leur demandant de respecter l’enclos de roseaux tissés.« je vous ai laissé un large pan de friche, vous avez là de quoi vous ravitailler, question de respect »
Les taupes qui défonçent joyeusement la friche en question, se contentent de galeries de passage souterrains sans nuire aux racines des légumes. Il vérifie occasionnellement leur passage quand le sol s’effondre brusquement sous le pied.
Une heure passe à affiner la terre, à l’égrainer. Les mauvaises herbes n’ont pas le temps de pousser. Il cueille les légumes. Clara gardera le nécessaire et vendra le reste sur le pas de sa porte.
Llois se prépare à partir. Il chausse à regret ses pieds des brodequins de travail, indispensables à sa sécurité. Il enveloppe la lame de sa hache catalane dans un chiffon : aiguisée de la veille, elle tranche comme rasoir.
Juin est la saison de la levée du liège. Llois aime particulièrement ce travail, un métier de tradition. Rares sont ceux encore capables de le pratiquer. Ce qui lui plaît par dessus tout, c’est la relation privilégiée établie avec la forêt. Il doit connaître le bon moment pour l’écorçage mais avant toute chose trouver le geste précis et efficace respectant l’arbre : une découpe maladroite dans la « mère », un décollement mal effectué et les récoltes futures seront compromises, la survie de l’arbre même est en jeu. La levée ne concerne pas tous les chênes d’une
suberaie. Un incendie détruit les arbres privés de leur écorce, le leveur choisit donc de n’écorcer qu’un certain nombre d’arbres.
Llois pénètre dans le sous-bois à flanc de montagne. Le soleil brûlera fort aujourd’hui. Les branches sèches craquent sous ses semelles, les cailloux roulent sous la chaussure. La pente est abrupte. La sueur dégouline et pique aux yeux, les insectes s’excitent. L’odeur du tanin des arbres écorcés la veille couvre les odeurs de la forêt. Mais le plaisir est là, il marche à la rencontre de ses arbres.Il entretient un rapport presque charnel, les observe longuement, s’imprègne de leur odeur, suit du doigt les longues cicatrices naturelles qui traceront le chemin pour sa hache. Llois prend son temps, tourne autour de l’arbre pour en apprécier l’état. On ne touche pas à un arbre en mauvaise santé, la circulation de la sève en est ralentie, le liège se décollera mal et l’arbre n’y résistera pas. L’examen est positif. Llois teste son arbre: il introduit sa hache dans les fentes naturelles et vérifie si le liège se décolle correctement,. Il nettoie rapidement le pied du chêne et découpe le talon. Ensuite, il réalise la couronne, une découpe circulaire en biseau à la hauteur souhaitée. Suivant la grosseur du tronc, il prévoit la découpe de 2 ou 3 planches de liège. Les fentes bien préparées, il introduit le manche biseauté de sa hache entre le liège et la mère. Effectuant un mouvement de levier, il sépare la planche du tronc en commençant par le haut, jusqu’au talon, sans casser.
Uriel, concentré ne voit plus rien, ne sent plus rien, même pas les insectes attirés par l’humidité de sa peau, redoutables.Les planches levées, l’odeur de tanin se fait violente, le tronc de l’arbre a pris une couleur douce, aussi rose que joue d’enfant. Ce rose qui virera ensuite au rouge vif.

13 heures, le temps du casse-croûte. Le travail sur cette parcelle est presque terminé. Demain, il s’occupera de « l’émasclage* » des jeunes arbres.
Il s’adosse à un arbre et ouvre sa musette : du pain,
quelques tranches de boutifare*, une pomme.
20 mn plus tard, il reprend sa progression en forêt. Là, le nettoyage a été négligé. Uriel progresse difficilement, s’accrochant aux cistes, ajoncs, genêts et autres broussailles. Il débouche sur un espace dévasté. La terre se soulève, se creuse, les blocs de schistes, épars, hérissent les bas côtés. Des arbres abattus dressent au ciel leurs racines rompues, déchiquetées. De gros engins déposés là, immobiles au repos de midi, ont commencé à ouvrir une nouvelle piste, un accès pompier en cas d’incendie.
L’élevage ayant régressé avec l’abandon des terres, le feu trouve dans ces forêts en friche un terrain de choix pour ses dérapages d’été, menaçant les villages.
Dans une excavation, nichée sous des racines, Llois aperçoit une paire de chaussures abandonnées, sûrement par un ouvrier du chantier pense-t-il. Il ne s’expliquera jamais ce qui le pousse à les enfiler. Il rit d’abord de son enfantillage mais retrouve son sérieux, saisi par une sensation étrange.
Sous la plante de son pied, entre peau et semelle, le vent glisse fluide et libre comme en campagne découverte. Captivé, il réalise que ses pieds décollent du sol, oh, très peu, 2 à 3cm tout au plus. Intrigué, Llois se concentre sur le phénomène qui s’accentue, à tel point qu’au moindre mouvement, le déséquilibre le couche à terre. Pas un instant il songe à enlever ces étranges chaussures .
Subjugué, il poursuit ses essais jusqu’à rester debout, titubant mais debout.
Le soleil se fond de pourpre derrière le sommet du canigou.
Llois réalise alors qu’il a « joué » plus de temps qu’il n’aurait cru. Il n’a pas travaillé de l’après-midi mais il faut rentrer, Clara doit commencer à s’inquiéter. Il se déchausse, va pour replacer les chaussures là où il les a trouvées, se ravise et les enfouit dans sa musette.

De retour à la maison, il garde le silence sur cette aventure et reprend son train-train habituel.

Le lendemain matin, il ne dit mot quand sa femme s’attarde à la fenêtre. Les yeux dans le vague, il suit la vapeur qui se dégage du bol de café. Il n’avale rien d’autre, se lève et repart en forêt sans même jeter un œil au potager.
Clara, étonnée, le suit des yeux.
Parvenu à l’écart du village, Llois gagné par l’impatience,se dissimule
derrière un buisson et reprend les chaussures. Le charme opère immédiatement, beaucoup plus puissant que la veille. Il reprend son entraînement. Encore quelques chutes, petit à petit il gagne en équilibre et, posé sur le souffle, commence à avancer, un peu à la façon dont l’enfant cherche ses premiers pas. Il est de plus en plus troublé mais ne veut pas renoncer. Il rentre à nuit tombée.
Clara, assise sur la pierre de la porte le guette depuis longtemps. Lui, comme en état d’hypnose, ne l’aperçoit même pas. Il pousse la porte et se met à table, en silence, les yeux grands ouverts au vide d’un monde qu’il est seul à connaître. Le lendemain, les volets ne sont pas encore poussés, qu’il est déjà en chemin. Il ne prend même pas sa hache, négligemment posée la veille sur le banc.
Cette fois, les effets des chaussures sont immédiats, Llois décolle du sol sans problème.
C’est le jour des arbres. Il gambade sur les cimes aussi léger que l’écureuil, ne décoiffant pas les nids d’oiseaux. Dans le bruissement léger des feuillages, il se laisse balancer par la brise marine se grisant de l’odeur du tanin de ses chênes, bien plus intense et enivrante qu’au sol .Oubliée l’ombre des sous-bois, les insectes féroces, Llois flirte avec le soleil.

Il revient avec les ombres, celles qui roulent sur la campagne à nuit tombée. Ce soir, les chiens hurlent à la lune. Clara, figée sur la pierre laisse aller ses doigts: elle avait pris son tricot pour l'attendre et ses doigts bien rôdés à l’ouvrage poursuivent leur tache dans l’obscurité. Les yeux ternis dans un visage arrondi et argenté de lune guettent l’orée de la forêt. Les aiguilles cliquètent, le corps se raidit d'angoisse. Llois passe, sans la voir.
Et les jours se succèdent, hier, comme aujourd’hui et demain, plus rien ne les différencie. Llois se consacre uniquement à son nouveau pouvoir. Une bonne quinzaine de jours s'écoulent en haute montagne, à chevaucher les cimes, dégringoler les vallées, souffler l’eau des torrents. Il caresse les dernières neiges sur les pentes nord du Canigou, lui qui n’a pour ainsi dire jamais quitté sa vallée !
Il ne sait plus combien de temps il donna à la mer.
Ne connaissant d’eau que les caprices du Tech et le canal d’arrosage du village, il s’interroge sur la mouvance et les perpétuels changements de couleur de cette masse liquide, se demande si le ciel donne ses couleurs à la mer ou si la mer travaille les nuances du ciel. Il ne s’approche jamais trop près du moutonnement des vagues. Il ne sait pas nager et il redoute les remous et tourbillons imprévisibles générés par ses semelles de vent. Un peu frustré, il se rattrape en se mesurant aux ailes blanches des voiliers qui caressent la mer d’Argelès à Collioure.
Seule la nuit lui échappe. Quand les vents tombent avec le crépuscule, les chaussures se vident et il doit prévoir la proximité de son village pour se poser en douceur.
Un soir, Clara réalise que le jardin retourne à la friche. Les taupes défoncent sans se gêner la terre du jardin dont les limites ont éclaté. Voyant Llois approcher, elle demande « arrête de courir et pose-toi là ».

Mais la tête grisée des courses folles de la journée, ivre de lumière et de vent, il n’entend pas et rentre sans un regard. Chaque soir Clara demande. Puis, seul son geste de la main accompagne le regard suppliant.
L’été écroule sa chaleur au seuil de septembre. La maisonnette a perdu ses couleurs vives, les tuiles chahutées par la tramontane menacent de tomber. Clara, les yeux clos ne voit que le vide, ses mains croisées sur les genoux ne demandent plus.
A la fin septembre, Llois qui a beaucoup vu, beaucoup bougé s’aperçoit qu’il vit à nouveau d’ habitudes, reproduites chaque jour qui vient. Les sensations s’émoussent, il connaît chaque coin et recoin de sa terre. Une si belle terre. Il comprend que s’il pousse plus loin son exploration, il
entrera dans une errance interminable, celle de tous les vents du monde.
Ce soir là, gagné par la lassitude, il revient un peu plus tôt. Il trouve Clara, toujours sur la pierre de la porte, ne bougeant pas un cil de ses yeux clos, muette, couleur de la poussière des chemins. Un souffle glacé traverse alors les chaussures que Llois a oublié d’enlever. Une spirale de vent s’enroule autour de sa femme et il assiste médusé à sa métamorphose. Clara se désagrège en une poussière d’argent qui se disperse à la brise du soir.

Llois retombe brusquement au sol, convaincu que tout rentrera dans l’ordre s’il se replonge dans leur quotidien d’avant les chaussures du vent. Dès l’aube, il est au travail : il repousse la friche dans ses limites, réajuste les tuiles de la toiture, peint de couleurs vives façade et volets.
Quand le soir tombe, il se pose sur la pierre de sa porte. Il n’a plus besoin des chaussures du vent pour porter ses rêves. Il retrouve Clara et ses virevoltes dans le vol des hirondelles, dessine son visage dans les nuages lourds, chargés de mer, entend son rire dans les rires d’enfants à la sortie des écoles. La nuit, il suit la danse des lucioles, frissonne au vol à caresse de soie des chauves-souris, voit les points d’or de ses yeux se refléter en chaque étoile. Comme si Clara pleurait d’elle de jour et de nuit.
Lui espère... espère qu’à son tour elle chevauche sur les ailes du rêve le temps de s’apercevoir de l’ordre revenu dans la maison et le jardin. Et que lui, son amour, attend.Toute sa volonté est tendue à penser qu’elle n'est pas seulement cette poussière qui virevolte au vent gelé de l’hiver tout proche.
Les jours passent. Les hirondelles ont migré, les chauves-souris dorment leur hiver dans la grange. Seules les étoiles restent là, scintillant dans la nuit froide.
Petit à petit, Llois se pétrifie dans l’attente, le bleu de ses yeux se décolore, ses joues se creusent.
.....
Et par un soir de grande
tramontane…….


Suberaie: plantation de chênes-liège
émasclage: levée du liège sur les jeunes chênes. Ce liège est inutilisable
boutifare: sorte de boudin qui se mange froid, découpé en larges rondelles


07/02/2009

vendredi 17 avril 2009

Griseline Luce


Luce ouvre son œil vert, puis le 2ème, encore embrumé. Elle pose ses deux pieds bien à plat sur la branche qui la soutient. Une caresse au ciel tout de douceur et elle lance sa promenade matinale. Sa toute petite taille lui autorise ici toutes les fantaisies : plongeon dans une source de bleu, bond à l’or d’un soleil qui réchauffe sans brûler. Elle saute et gambade dans les herbes hautes. Les fleurs sauvages ne plient pas sous ses roulades. Elle pousse les portes des maisons du village, pas une grince ou claque. Mais à l’instant précis où le soleil, le vrai, celui du dehors, commence à dorer les champs, elle regagne prudemment son arbre avant qu’IL ne se réveille.
Elle pense de moins en moins à sa vie passée. Quand la peur la gagne, elle récite sa formule magique :
«Tire fort ta langue au gris du temps qui pleure
Croque à dents pleines dans le monde des couleurs
Saute la marelle pavée de terre à cielouvre ton chemin de vie sur un rayon de miel»
Les contes débutent toujours par « il était une fois ».
Pour Luce, tout commença il y a dix ans, dans une rue du presque bout du port.
Cette rue craque de poussière grise sous la chaleur impitoyable de juillet. Les gros camions du ferrailleur du coin en travaillent les pavés, déchaussés comme vieilles dents. L’herbe refuse de pousser là. Il n’y a plus d’oiseaux pour en semer les graines. C’est la rue de l’oubli. Les porte-conteneurs ont remplacé les navires au ventre gonflé des marchandises du monde. Les marins ne prennent plus le temps des escales et les cafés désertés ont fermé. Seules les grues géantes animent des ombres de leur flèche les toits des maisons dont les « à vendre » n’attirent plus personne. Carton ou planches remplacent vitres et portes brisées.
Griseline habite là.
D’abord, ce fut une enfant comme une autre, avec des parents, des copains d’école. Elle apprenait même plutôt bien, toujours sérieuse, irréprochable jusqu’au jour où elle fut victime d’un des plus redoutable mauvais sort qui soit, le mauvais sort du temps gris.
N’importe qui peut le croiser n’importe où. Si ça vous arrive surtout évitez de le regarder en face, tournez vite les talons et courez pour ne pas être rattrapé.
Griseline le savait, mais ce jour là, traînant son ennui elle se laissa surprendre et sa vie changea du tout au tout.
Tout d’abord, elle arrêta de grandir, puis elle se mit à rapetisser. Contaminée par la couleur de la rue, elle passa du rose de l’enfance à la grisaille, jusqu’à être avalée par l’absence de couleur. Impossible de retourner à sa vie d’avant

Elle s’installe dans une maison abandonnée. Elle sait que pour ne pas se perdre dans le temps après s’être perdue dans l’absence de couleur, il lui faut une solide discipline.
Chaque matin, au lever du jour, elle tend la main pour stopper la sonnerie d’un réveil imaginaire, repousse aussitôt le morceau de lainage qui la couvre. Après avoir ouvert son œil gris puis son oeil couleur de brume, elle pose en même temps ses deux pieds bien à plat sur le pavé. Elle a entendu dire que se lever du mauvais pied porte souci pour toute la journée. Comme elle hésite toujours entre le gauche et le droit, sa tactique se révèle la plus sûre, elle n’a vraiment pas envie de découvrir s’il existe pire qu’une journée grise morose!
Une goutte d’eau pour toilette rapide, les doigts embrouillés dans ses cheveux filés de blanc, elle pousse le bout de carton qui lui sert de porte et passe dans la rue.
Ce matin est un matin, exactement comme un autre matin.
L’automne est là. Ses nuages lourds de pluies retenue s’écorchent aux plus hautes tours du quartier,
le vent soupire les odeurs d’algues à marée montante. L’ennui transpire son eau noire du caniveau à l’égout voisin. Griseline ferme les yeux. Elle les ouvre lentement, très lentement afin de vivifier la lumière incolore entre les
rais de ses cils. Elle se fige sur une lueur insolite, attend et attend encore pour ne pas la perdre. Ses yeux
larmoient et la lueur s’estompe, disparaît. Elle découvre alors 3 brins d’herbe tendre. Elle s’en approche, les yeux écarquillés. Chose étrange, l’herbe se décolore petit à petit. Griseline pense que tout est retourné à l’ordre du gris de la rue.
De retour chez elle, elle distingue sur le mur deux minuscules traces vertes. A chaque fois qu’elle déplace son regard, les traces se déplacent. Intriguée elle court dans sa chambre, frotte un éclat de miroir poussiéreux et s’examine de bas en haut : jambes grises, corps gris, bras gris, le cou , le visage…tout paraît normal…oh ! les yeux… colorés du vert de l’herbe trop longuement contemplée !
Griseline patiente de longues heures, espérant un retour à la normale. En vain. Le vert se renforce, éclate de lumière. Après la joie, naît l’inquiétude. Comment passer inaperçue avec ce vert dans tout ce gris !

« Si je suis vue, on va me capturer, m’exhiber comme un monstre, m’enfermer dans une cage à grillons pour amuser les enfants, les scientifiques voudront m’étudier en laboratoire ! »
Elle pleure longtemps avant de se résigner à la fuite.
A la nuit tombée, elle prend la route, les yeux baissés. Consciente qu’avec sa toute petite taille, elle ne peut aller
bien loin, elle pense aux camions nombreux sur l’avenue du port. Elle arrête son choix sur « Déménageurs du sud ». S’accrochant aux aspérités du pneu, elle se hisse tant bien que mal jusqu’à une cachette. Quand le moteur démarre, elle pense que sa tête va exploser, elle s’accroche pour ne pas tomber à cause des vibrations. Le bitume défile, gris, rassurant. Elle a du dormir longtemps.
Un coup de frein la jette au sol et elle roule sur le pavé. Après tous ces efforts est-elle revenue à son point de départ ?

La lumière éblouit, impossible d’y voir. Elle se décide à bouger. Non, elle n’est plus dans sa rue. Ici,les pavés passent de la couleur argent au noir mat. Les façades s’affichent en lignes multicolores, couvertes de plantes grimpantes diffusant encore des odeurs de jasmin. Griseline découvre le bleu inconnu d’un ciel caressé par le balancement des branches de platanes géants. Les images admirées dans ses anciens livres d’école lui paraissent maintenant bien ternes !
Elle réalise alors qu’elle est toute grise dans ce monde de couleurs, encore et toujours différente, monstrueuse.
Cachée au creux d’un platane, bercée des mots chantants d’un accent inconnu, elle attend la nuit.
Après avoir grappillé les miettes tombées des goûters d’enfants, calmé sa soif à l’eau claire du ruisseau qui court le village elle reprend sa route. Au bas de la rue, s’ouvre un sentier juste à sa taille. Creusé dans une friche, il étale la couleur des dernières fleurs de la saison. Sous chaque pas naît une odeur nouvelle. Au loin, un arbre brille sous la lune de mille pommes d’or.
Elle approche. Les kakis éclatés éclaboussent l’herbe d’un sucre orangé. Griseline, tentée, écarte délicatement la peau fine d’un fruit pour se baigner d’une pulpe aussi douce que le miel et ferme les yeux, épuisée.
Au lever du soleil, elle pose ses deux pieds au sol, comme d’habitude. Quelle n’est pas sa surprise en se découvrant orange de la tête aux pieds. L’eau de la source voisine n’y change rien. Après avoir longuement réfléchi, elle réalise qu’elle prend la couleur de ce qu’elle regarde longtemps. Le gris de la rue, le vert des brins d’herbe et maintenant l’or des kakis. Elle n’est pas victime d’un mauvais sort mais d’un pouvoir qu’elle ne maîtrise pas.
Pour vérifier son hypothèse, elle se roule dans l’herbe et au bout d’un moment devient toute verte. Elle se couche sur le sol et fixe le ciel d’un bleu intense, son corps entier vire à l’azur. Elle s’essaye sur un coin de terre, rouillé de feuilles de vigne et se transforme à nouveau. Pour ne plus subir ce pouvoir, il lui faut s’entraîner. Cet endroit désert convient : les kakis pour nourriture, l’eau de source pour la soif, les couleurs de la nature en friche comme terrain d’expériences infinies.
Protégée de la fraîcheur nocturne enroulée du duvet semé par les tourterelles, elle s’éveille couleur gris tendre, sans en être effrayée.
Au bout de quelques jours de travail acharné, elle est parfaitement au point, capable de changer de couleur instantanément et à volonté.
Elle se lance d'un pas alerte sur le sentier. Elle découvre un potager, aux formes arrondies où les légumes ne poussent pas au garde-à-vous. Elle court sur ce tableau vivant se colorant au blond des cœurs de salade, au rouge sombre des feuilles de betteraves, au vert sombre des poireaux.
Fatiguée de ses jeux, elle approche à pas feutrés de la caravane qui ferme le chemin.
Rien ne bouge, aucun bruit. Les couvertures accrochées aux vitres ne frémissent pas. Enhardie par le calme du lieu, elle s’accroche aux pierres, genoux et mains griffées, parvient au seuil de la porte entr’ouverte et glisse son œil gris .Un grand escogriffe, pieds nus terreux, le visage taillé à la serpe couvert d’une barbe d’au moins trois jours se tient là, comme suspendu à son pinceau. Seuls vivent deux yeux ouverts au grand large du bleu.Griseline glisse alors son œil de brume, juste pour voir un peu mieux. Elle se fige voyant à la pointe du pinceau une goutte de peinture verte, celle de son premier brin d’herbe, la couleur qui avait fait décoller ses talons pour tenter l’aventure.
Elle est arrivée.
La porte est calée par un outil de jardin, lourd du travail de la terre. Griseline doit se faire fine, plus fine encore. Après la tête, elle réussit à passer le bras, l’épaule. Le corps n’a aucun mal à suivre.
Petite souris, elle se coule au ras du sol jusqu’aux pieds du peintre toujours absorbé. Je ne risque rien, pense-t-elle, ce n’est qu’un homme de pierre.
Elle se pose sur l’ongle du gros orteil gauche. Et elle observe : devant elle une route s’ouvre sur un paysage éclaboussé de soleil, l’eau de montagne ruisselle frais jusqu’aux premières pousses du printemps. Tout là-haut, un ciel déroule sa transparence bleutée.
Décidée, elle commence son ascension, longue, patiente agrippée à la côte velours du vieux pantalon, trébuchant dans les mailles grossières du pull de laine. La main rugueuse des travaux des champs se révèle terrain facile. Mais le pinceau, c’est une autre affaire. Elle glisse, se retourne tête en bas à plusieurs reprises. Surtout, ne pas regarder le sol, viser un point fixe et s’y tenir : le vert, tout au bout.
Heureusement, le peintre ne bouge pas un cil.
Griseline se fond en douceur au creux de la peinture. Comme éveillé d’un long sommeil, le peintre approche son pinceau de la toile et ignorant pourquoi, il écrit Luce du plus beau vert connu, en lieu et place de sa signature.
Il ne voit même pas le minuscule bout de fille ruisseler du rire cristallin de la source voisine, effectuer en ce jour d’hiver un passage définitif du gris à la lumière.
Depuis, quand le peintre s’absente, elle s’autorise des galopades effrénées dans ce tableau où il a réuni toutes les couleurs du monde

Parfois, quand il dort, elle se glisse plus légère que plume de tourterelle et lui chante au creux de l’oreille:

«Tire fort ta langue au gris du temps qui pleure
Croque à dents pleines dans le monde des couleurs
Saute la marelle pavée de terre à ciel
Ouvre ton chemin de vie sur un rayon de miel

Vois les camions, les trains, les avions, les bateaux,
Boucle ton sac, roule tes toiles sur le dos
Déploie lune et soleil sur les toits de la ville
Le temps gris de l’ennui s’enfuira inutile

Suivant le long ruban tendu de terre à ciel
Balayant la grisaille de leur joie torrentielle
Les enfants de couleurs bondissant audacieux
Oseront regarder la vie droit dans les yeux »